Dans cette suite de mots plats, je partage quelques éclats de quotidien, des morceaux de ma vie avec des jeunes qui galèrent. C’est décousu, à l’emporte-pièce bonne lecture !
Je reviens avec un billet assez court (mais pour de bon j’espère !)
Bon, vous avez l’habitude de lire des posts qui partent dans tous les sens, qui passent par des chemins étroits pour finir sur de belles et grandes généralités assez fades. Ne changeons pas cette habitude pour ce retour en fanfare (ouéééé) de Bobbie Bagarre ! Et en plus, ça va être vulgaire, y’a des gros mots (oh la la).
Prenez ça comme un exutoire, mais promis, y’a beaucoup d’amour – comme toujours -dans les espaces entre les mots, entre les lignes, entre chaque paragraphe.
Là, c’est une réaction à chaud de ce que j’ai vécu cette semaine. Une semaine difficile, où j’ai douté de ma capacité à travailler dans un contexte social tendu. Où j’ai eu envie de pleurer. Où j’ai eu envie de cramer la société. Où j’ai eu envie de partir en manif pour faire exploser ma rage. Mais où je suis rentrée chez moi, dans ma maison, au chaud, près des rires de ma fille, dans la chaleur de mon salon, depuis mon canapé où j’établis avec minutie la liste des cadeaux qu’elle aura à Noël. C’est cet écart entre ma réalité et celles des jeunes qu’on accompagne que je dois appréhender.
J’aime les drôles
Si vous me connaissez un tant soit peu en dehors de cette plateforme, il y a des chances pour que je vous aie déjà bassiné avec « les jeunes ».
Je suis en stage dans une structure pour jeunes déscolarisés qui souhaitent s’insérer dans la société. Pas très sexy dit comme ça. C’est froid, rigoureux pas très heureux, pas très « moi ».
Ces jeunes, ce sont des paumés, des rebelles, des ptits cons parfois, des chiants, des stupides, des généreux, des rigolos, des joyeux, des tendres bref, ça dépend des jours. Quand je parle d’eux au détour de conversations peu profondes, je me retrouve souvent à dire « ils sont drôles » avec un reste d’accent du sud dont je ne me séparerai jamais.
Je dis ça avec amour et tendresse, être “drôle” étant assez élevé dans mon échelle de valeurs. Dans ma bouche, ce n’est jamais dégradant quand je dis d’une personne qu’elle est drôle. Ils n’en sont pas moins sérieux, intelligents et vivants.
Culture avec un C comme Champignon, Chaussures, Casse-Pieds
Il faut les voir ces jeunes, ces histoires de vie rarement faciles, ces profils différents, ces cadres de référence variés, ces cultures qui semblent s’opposer. Un film social quoi, mais dans lequel aucun des jeunes ne sera soudainement pris de passion pour la littérature du XIXe, on n’est pas au cinéma. On est dans la réalité, celle où des jeunes en chient pour se lever le matin, où ils sont plus intéressés par le MMA que par Zola et où ils disent « ça me saoule putain » plutôt que « je ne suis pas intéressé ». Et tant mieux, parce que cette image d’Epinal à la con où on rechercherait l’élévation des jeunes par la culture académique ça me pèse, ça leur pèse.
Ces clichés sont lourds. Pas seulement parce qu’ils sont faux mais parce qu’ils sont limitants – comme tout cliché me diriez-vous. Ils sont lourds parce que qu’on a décidé que la culture avec un grand C comme Casse-bite, la Culture académique serait la seule échelle de valeur possible pour évaluer ces jeunes.
Plutôt que d’imaginer cet ascenseur culturel comme un ascenseur social, pourquoi ne pas considérer ça comme une grande étendue horizontale ?Une grande fête foraine avec des stands différents. Il y aurait le stand “littérature du XIXe” et le stand Aya Nakamura, où ceux qui aiment Aya ne feraient pas semblant d’aimer Balzac parce que c’est mieux vu. Et si on piochait dans plusieurs domaines sans se soucier de leurs valeurs sociales ? Et si on arrêtait cette culture de classe, bourgeoise et enfermante ? Et si on arrêtait de considérer l’élévation sociale comme un but ? Si on arrêtait de considérer le capital (culturel, patrimonial, financier) comme la seule reconnaissance possible de la bourgeoisie ? Et si on BRULAIT le capitalisme ?
Je m’éloigne du sujet mais voilà, la Culture sert à jauger une personne. Elle nous rassemble parce qu’on s’oppose à ce que les autres aiment davantage que par ce qu’on aime, nous. Pourtant on a dit que la culture était un vecteur social, non ?
A chaque fois que je parle d’eux, j’ai toujours ces mêmes réactions :
« Pfff je suis sûre qu’ils connaissent pas Balzac ! » Mais toi, tu connais leur univers ? Non ?
« Oui mais ils sont curieux ? » Bah non.
« Mais il y a bien des jeunes qui sont là par hasard et qui sont cultivés ? » Personne n’est là par hasard et ils sont tous cultivés.
« Ouh la ça doit être violent, tu dois avoir des durs. » Oui et ? « Y’a de la violence ? » Institutionnelle, beaucoup. Physique, non. Verbale, un peu.
Sauver les autres, c’est déjà pris et ça finit mal (RIP Jésus)
Je rappelle au passage que le plus dur, ce n’est pas mon boulot, même si ça reste assez chargé. Le plus dur, ce n’est pas d’apprendre que cette jeune a dormi sous la pluie ou que ce jeune de 16 ans s’est fait virer de chez lui. Le plus dur c’est de dormir sous la pluie et de se faire virer.
Moi, je suis formée pour entendre et agir dans ce cadre, c’est un choix conscient, j’ai une équipe, je suis accompagnée, et c’est nécessaire, parce qu’on n’est pas des warriors. Mais ce n’est pas pour moi que c’est le plus dur.
Je mets à distance ce que je vis, j’en parle peu en dehors de mes collègues et camarades de formation. Comprenez, j’ai une deuxième vie après celle de la journée, j’enfile mon costume de Maman, mon visage change, mes expressions, mes émotions. Je retrouve Saucisse et c’est un autre rythme, d’autres rires, des câlins, des ouin ouin. Un autre amour.
Mais il y a ces jours où passer la porte de chez moi ne suffit pas à changer de vie.
Il y a ces jours où c’est plus difficile. Des situations d’urgence, qu’on ne peut résoudre, qui s’enchainent sans lien, et où chaque fois on doit s’adapter, à de la joie, des rires puis une urgence, puis un conflit puis une urgence et on rit encore. Et tout s’enchaîne, et je rentre, épuisée.
J’ai récemment eu ces journées-là, où les amitiés entre collègues se fissurent, où celle qui dormait dans la rue a tourné le dos à la seule solution qu’on ait trouvé, où celui qu’on voit comme un roc s’effondre en larmes. Des événements graves, impossibles à solutionner, impossible à gérer.
Dans ces moments-là, je me dis que ce n’est pas moi, ce n’est pas eux. C’est collectif, les situations dangereuses, l’injustice sociale, la violence s’imbriquent dans le collectif dans lequel nous vivons tous. (Déso les anti systèmes, les libertariens et autres chiures de gomme, mais je vous méprise).
La seule chose que je peux faire c’est conseiller, orienter, soutenir, soulager.
Parfois notre aide est repoussée car ce n’est pas le bon moment ni la bonne solution. Parfois, on pense aider l’autre en se satisfaisant soi-même. Parfois, on pense être juste, mais on se rate. Mais souvent et bien plus souvent, on arrive à faire bouger même un tout petit peu, des situations alors figées.
Mais moi, je m’engage à aider, avec ma force, avec mes émotions parfois intenses, mes moyens, mes qualités (nombreuses), mes défauts (nombreux aussi), mais je m’engage. Je m’en sens capable, j’en ai envie, j’en ai la nécessité.
Je ne sauverai rien, jamais.
Je ne me sauverai pas moi.




