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đź‘‚Ecouter les autres, rester au bord de soi

Il y a cette parenthèse dans ma vie où je ne juge rien, où j’écoute, j’entends et hoche la tête avec chaleur.

Je suis bénévole dans une permanence téléphonique, qui accueille la parole de personnes seules, isolées, questionnantes, marginalisées, désespérées, violentes, parfois perverses.

Je dĂ©croche le tĂ©lĂ©phone, avec un grand sourire que seul le mur voit – mais que l’autre entend – et j’écoute. J’essaie d’être une oreille attentive pour ces personnes en situation de fragilitĂ©.

J’écoute sans curiosité, j’interviens si c’est nécessaire avec bienveillance et neutralité. Le bingo des mots à la mode, quoi. Bienvenue dans l’écoute Rodgérienne !

La trinité de l’enfer

Empathie, bienveillance, authenticité

On sait tous ce que c’est, on en parle tout le temps, et je ne vous ferai pas l’affront de vous copier/coller les définitions tant elles ont perdu leur force. On a vidé ces mots de leur sens, on les a dépolitisés, désituationnisés, désémotionnés. Il suffit de jeter un œil à LinkedIn pour devenir un hater de la bienveillance.

Pour moi, cette trinité de l’enfer devient pertinente ne vaut que lorsqu’on la met en mouvement, quand on la fait action. C’est facile d’aimer Disney où tout le monde se bat pour un monde plus juste, et de défendre ensuite des atrocités bien réelles.

L’empathie dans le réel

L’empathie c’est aussi être capable d’entendre la souffrance de quelqu’un avec qui on ne partage qu’un instant de conversation. Quelqu’un d’un autre milieu social, qui vit un autre quotidien, d’une autre culture, d’un autre genre. C’est entendre et comprendre ce qui provoque des émotions à une autre personne que soi. C’est sortir de son cadre de référence. Le tout en gardant une distance juste et nécessaire pour ne pas s’abîmer.

Et ça, sans jugement ! Et c’est plus difficile, ça.

Dire “oui il/elle pourrait” c’est du jugement. Ça paraît bête et simple mais quand vous écoutez quelqu’un en galère, qui selon vous ne fait que les mauvais choix ou que vous pensez très fort “il ou elle devrait faire ça”, vous n’êtes déjà plus dans l’écoute.

Parfois, les gens sont seuls, durs font parfois “n’importe quoi” mais selon qui, selon quoi ?

Des appels ordinaires

J’ai une mémoire plutôt bonne (mes proches vous diront « exceptionnelle », moi je dis « ça dépend pour quoi », étant d’une étourderie sans nom) et je me souviens de chaque appel reçu.

Parfois, j’accueille des récits coups de poing. Parfois c’est léger. Mais je reste à l’écoute.

Je « classe » les appels en deux grands types, les appels « quotidiens » et les appels « extra-ordinaires ». Souvent, ma posture change, dans mon corps, ma manière de poser les mots. Mais aucun appel, aucun échange n’est « mieux » qu’un autre et j’essaie d’être constante et juste.

Touchée mais pas coulée

Je défends la possibilité d’espaces où on peut accueillir des personnes de manière inconditionnelle. Pour moi, accueillir, c’est accepter d’écouter et reconnaitre l’autre dans sa réalité. Mais, ça c’est un principe, et tout le monde en a.

Alors, pourquoi je fais ça, écouter des inconnu-e-s ? Parce que, j’ai découvert que j’étais peu perméable à la souffrance d’autrui. J’entends, j’accueille, mais je ne la laisse pas me pénétrer. Je ne suis pas un caillou, parfois, ça me touche. Entendre la voix d’une jeune de 12 ans dire qu’elle veut mourir, c’est difficile. Entendre quelqu’un de semi-délirant, en proie à des angoisses, c’est difficile. Je pourrais faire un inventaire de tous les appels « difficiles » que j’ai eu, mais la réaction que ça provoque les rares fois où j’en ai parlé c’est « Wouaaah moi je pourrai JAMAIS faire ça ». Certes, et c’est pour ça que moi, je le fais.
Oui, certains appels me raturent, m’égratignent mais il suffit que je change de pièce ou d’air, que je prenne un café pour que les émotions associées s’évaporent.

Je ne perds jamais pied parce que je m’en tiens au factuel.
Je m’assois face à un PC, j’allume le téléphone, le téléphone sonne, je décroche, j’écoute et parle un peu, je raccroche. Dans ces moments-là, pour ces inconnu-e-s, je n’existe pas.

On revient toujours à cette non-existence qui m’est salvatrice.

Je nous vois comme deux voix qui flottent dans un noir complet. Nous partageons des mots dans un cadre commun éphémère. La vérité n’a pas d’importance, seul l’autre et ses mots en ont.
On m’a sûrement menti, mais la vérité dans ces échanges ne se situent pas (que) dans les faits. La détresse, la honte, la culpabilité peuvent créer des illusions de faits. Je ne suis pas juge, ni avocate.

Je ne vis pas par procuration

Je ne suis pas curieuse de ces appels, je n’écoute pas pour enrichir un quotidien que je trouverais trop morne. Je ne questionne pas, ne suis pas intrusive. C’est un exercice particulier et contre-intuitif, surtout quand on a un besoin de comprendre les choses en profondeur. Il m’arrive de faire répéter un mot ou une phrase, mais je ne questionne pas.
Au téléphone, quand on parle de soi, on peut atteindre une sorte de semi-hypnose qui rend les phrases un peu molles et déformées. Il arrive – souvent même – que les gens appellent pour s’entendre parler à. Quand on est isolés, on oublierait presque comment on construit une phrase, comment la pensée devient son. On oublie son oralité.

Je n’attends pas de l’autre qu’il me raconte une histoire, ça peut être décousu et peu clair, je prends. Violent et plein de colère, je prends. (Sauf une fois où vraiment, je m’en suis pris plein les dents, j’ai dû rappeler le cadre).

Ça rend humble d’écouter. D’accepter d’être moins important que l’autre, voire inexistant-e en tant que « moi je ».

Je suis juste une voix, accueillant d’autres voix qui racontent des choses (souvent difficiles).

Je ne cherche pas à comprendre le monde, juste à l’écouter un peu mieux.

Vous pouvez me retrouver sur Substack, pour avoir de mes nouvelles directement dans votre boîte mail dès que je publie.

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