Cette newsletter est foutraque à l’image de mes pensées. J’ai longtemps voulu me définir, me placer dans une norme. J’ai longtemps voulu me fondre dans la foule sans y arriver. Je ne voulais pas être singulière. Un jour, j’ai vécu une chose bouleversante : j’ai eu peur de mourir alors que je portais la vie. Je suis tombée malade enceinte. Très malade. J’en parle assez souvent, avec sérénité et émotions.
Attention, si vous êtes un peu sensible, c’est un peu triste. Pour être claire, je parle de mon accouchement teinté de mortalité possible.
Les chiffres & moi
J’aime les chiffres, parce qu’ils me rassurent. Je suis une femme moyenne, dans la norme en tout point. Les chiffres gomment ce qui fait mes spécificités qui ont toujours été pour moi l’origine de tous mes complexes.
J’aime regarder des stats, j’Excellise ma vie, je range dans des cases, je calcule et vérifie. Quand je bosse, j’aime analyser mon temps, ma productivité.
J’entends souvent au sujet de l’hôpital par exemple “on n’est que des numéros” et bien moi ça me rassure d’être juste dans une liste et de ne pas avoir d’existence individuelle. D’être dans une base de données, au milieu de milliers d’autres cellules et d’être oubliée aussi vite que mon dossier est géré.
Je reste une femme moyenne dans une vie moyenne.
Je suis une fiction
J’en ai déjà parlé ici mais ici je n’existe pas. Je n’existe que dans des mots que je choisis, dans de longs monologues où je parle d’abord à un écran qui ne me répond pas. Si je choisis des mots qui existent dans mon cadre de référence, je ne sais pas ce qu’ils diront pour vous, comme toute œuvre.
C’est intimidant parce qu’en parlant de soi et de son intimité, de ce que j’aime et de là où se pose mon regard, je construis une persona inexistante. Je deviens à mon tour fictionnelle.
Je ne sais pas ce que vous percevez de moi. De manière étonnante, c’est plus libérateur que contraignant et j’avance sereine dans cet univers où je peux être celle que vous souhaitez. Ce que j’incarne importe plus que celle que je suis.
C’est déroutant et je crois que c’est ça qui me faisait tant peur avec Internet et qui m’a longtemps bloquée : je ne peux exercer de contrôle sur une mon image fictionnelle. Ce que je partage n’est qu’une autofiction égocentrée et nombriliste que je ne maîtrise pas.
Devenir ma propre anomalie
La seule fois où j’ai été une rareté stat – pas vraiment une anomalie, même les données aberrantes ont le mérite d’exister – c’était pour apprendre que j’allais peut-être partir. Mourir quoi. Pas vraiment enthousiasmant.
Pourtant quand j’étais dans ce tourbillon là, je ne réalisais pas. La première chose que j’ai fait c’est d’aller voir les chiffres. Le nombre de personne atteinte, le taux de mortalité. Même eux n’ont pas pu me rassurer. Il ne restait plus que l’espoir et et je devais m’accrocher à la vie que je portais en moi. En termes moins nébuleux : je me raccrochais au fait que j’allais vivre pour le bébé en moi, parce que je ne pouvais pas mourir.
La bonne nouvelle c’est que je ne suis pas morte (what a surprise). L’autre bonne nouvelle, c’est que je me remets très vite.
Parfois, je repense à cette période et c’est comme si elle appartenait à avant.
Du flou et des images
Ces jours-là, quand la question de ma vie est devenue centrale, toutes les émotions sont arrivées en même temps. La colère, la peur, la joie, l’amour, la haine, l’anxiété quotidienne. Toutes les couleurs de mes sentiments se sont retrouvés en même temps dans un corps trop étroit. Le temps n’existait plus. Les heures, les jours c’était long et si bref.
Cette période est floue, j’en garde des flash, des petits bouts de faits flottants et immatériels. Pourtant, dans ce flou, dans ce « peut-être » ultime, j’ai touché la matérialité de la vie. Dans cette expérience est née la plus belle des choses, Saucisse.
Un des flash que je garde c’est cette phrase terrifiante, que je m’étais promis de ne pas dire : “Tu sauves le bébé hein, si on te demande, tu sauves le bébé”. Maintenant, je trouve ça bête. Cette phrase me reste en tête, et je ne l’oublierai jamais. J’ai prononcé cette phrase sous le coup de la peur, des médicaments peut-être, je ne sais pas. Mais elle, elle reste gravée et j’aurais aimé qu’elle ne le soit pas.
Après l’anomalie, le calme
J’aimerais être capable de mesurer les changements dans ma vie, après une possible mort. Alors, oui, cette expérience m’a changée, dans mon corps, dans ma chair. L’angoisse a fondu jusqu’à disparaitre. Je n’ai pas guéri mon anxiété, mais je l’ai faite objet, comme si, elle aussi était restée dans ce flou, figée dans ces flash.
Juste après, une fois que « okay c’est bon je suis en vie », j’ai pensé à l’après, j’allais m’interdire d’être malheureuse. Prête à être un tyran du bonheur.
La réalité aujourd’hui, c’est que oui, parfois j’ai des « bas » mais maintenant, je me suis rencontrée, je me sens concrètement en vie. J’ai découvert la matière « moi », j’ai découvert mon corps, et une capacité à traverser les épreuves que je n’avais jamais imaginé de moi.
La peur et le courage autour de moi
J’ai traversé ça sans courage, je n’avais juste pas le choix. Au bout, il y avait la libération et je devais l’atteindre, suivre ce fil d’Ariane salvateur, qui m’emmènerait vers la lumière de la vie.
Les courageux, ce sont mes proches qui ont su être là, m’accompagner dans la joie et dans mon déni. Jusqu’au dernier moment, malgré la peur qui m’envahissait, je n’ai pas mesuré les risques de mortalité.
Ils ont tout traversé, à 600 km de moi, leur fille, petite fille, amie et sœur, à guetter leur téléphone pour avoir des nouvelles, à pleurer sans larmes, à avoir le ventre noué. Ils ont su être là pour moi, mais aussi pour eux. Ils ont eu peur de me perdre et je n’ose pas imaginer les nuits qu’ils ont pu passer dans le doute de me revoir le lendemain. Tout ça en m’accompagnant dans la joie de devenir mère.
Je ne souhaite à personne de passer par cette expérience, on n’a pas besoin de ça pour changer. Ce n’est pas une recette magique du bonheur et d’autres expériences peuvent transformer. Je vous souhaite du bonheur et des petites victoires chaque jour.




