Je sors de la permanence d’une asso où on accueille les récits de vie de personnes abîmées, fatiguées, en colère, terrifiées, angoissées et tout autre adjectif désignant un état d’être qui n’est pas accepté dans leur quotidien.
Je sors de cette permanence, en colère, révoltée, triste, déçue et déterminée, soit tous les états d’être qu’on comprime socialement. Dans le travail c’est parce qu’il faut de la bienveillance, dans le couple ou les amitiés c’est parce qu’on a peur (du conflit, de la séparation ou de la violence de l’autre), dans la famille c’est par peur de briser une harmonie, de perdre un sanctuaire réconfortant.
Je sors en colère sous le soleil joyeux. En colère parce que j’ai encore écouté des femmes se confier. Des femmes différentes mais toutes abîmées.
Nous ne sommes que des petites individualités, des femmes qu’on peut piétiner, blesser et tuer, mais ensemble, de toutes nos vies, nos quotidiens, nos aventures, nous sommes un collectif.
Parfois ça me rassure, de me dire qu’ensemble, nous sommes une vague immense, un raz-de-marée puissant. La lutte me fait moins peur. Oui, on devra lutter comme l’ont fait nos aïeules, nos filles devront lutter comme on le fait. Lutter au quotidien, collectivement ou par des petites actions, parfois seule, à deux, à dix, vingt ou mille.
Et parce qu’on est toutes des femmes différentes, j’ai envie de parler de certaines que j’ai pu croiser. Des choses que j’aurais aimé leur dire et que je n’ai pas dit par pudeur ? Par convention sociale ? Je ne sais pas.
En tout cas, j’ai envie d’être naïve et généreuse donc voici quelques mots, que j’enrichirai quand je n’écrirai pas à chaud sous le coup de la colère entre deux trucs à faire, deux rendez-vous à honorer.
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A toi, future maman, que j’ai croisé par deux fois, à deux moments de sa vie. D’abord, on s’est aperçues dans un nouveau café vegan du centre ville. Nos regards s’étaient croisés (en même temps, quand je suis avec Saucisse, on attire les regards tant elle est sociable). J’ai souvenir d’une sorte d’inquiétude dans le creux de tes cernes.
Et puis, un jour, hasard du destin, je te recroise dans un autre café. (Si on veut être pragmatique, on dira que nous vivons dans une petite ville, que nous appartenons à la même classe sociale et que nous fréquentons les mêmes endroits).
Nos regards se croisent et semblent se connaître, on se sent à l’aise dans le regard de l’autre. Je bois un café, Saucisse tète et mange un gâteau, on rigole, on fait des prouts avec la bouche. Bref des activités maman/fille courantes. Et puis, tu nous coupes dans un nouvel élan pétomane buccal. Tu me dis qu’on a l’air heureuse. Que j’ai l’air heureuse d’être maman. Tu es enceinte et la première fois que tu nous as vues, tu venais de l’apprendre. Tu m’as fait part de tes inquiétudes. Le poids, la douleur, l’allaitement. J’ai répondu avec humour et honnêteté : grossesse difficile, césarienne, mort envisageable.
En partant, tu me dis que de nous avoir vues, cette première fois, dans ce café t’avais donné confiance. Que tu aimerais être une mère comme je le suis avec ma fille.
Touchée, en plein cœur. Peu importe que je sois une bonne mère ou non, mais de donner de la force à d’autres femmes dans le doute, c’est une des plus belles choses que je peux offrir.
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A toi, qui n’es “femme que le week-end” avec qui j’ai échangé.
A toi, femme passionnée par l’esthétique du maquillage et qui rêve d’être une femme d’intérieur. Tu es forte, courageuse et belle le week-end. Tu es fort, courageux et beau en semaine. Je te souhaite d’exister où tu l’entends, comme tu l’entends. On n’échangera peut-être jamais plus, mais d’autres prendront ma place, avec la même joie et le même amour que j’ai ressenti en te parlant.
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A cette dame, qui galérait avec ses quatre enfants, dont j’ai aidé discrètement la fille à monter dans le bus. Merci pour ce regard plein de douceur et de reconnaissance.
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A toi, mon amie, avec qui j’échange quotidiennement. A ta douceur et ta rage dont toi seule à le secret. A tes mots toujours justes qui me font ressentir et élever mon monde. Parler avec toi, c’est s’ouvrir à une autre réalité.
J’aime découvrir ta réalité faite de cailloux et de pépites, et partager la mienne faites d’autre cailloux et d’autres pépites. Cette collection de moments m’est précieuse, au chaud, près de mon cœur.
Il y a quelques années, tes mots m’ont soutenue et sauvée de mes angoisses. Je heureuse de t’avoir rencontrer à nouveau et me sens honorée de faire partie des tiens.
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A ma mamy, et à l’amour inconditionnel que nous nous portons. A son héritage, qui m’a construite, questionnée, bousculée mais qui me rend immensément riche. J’aime ton rire (ou plutôt ton ricanement moqueur), le plat d’oreillettes que tu nous préparais quand nous le voyions pas, tes bijoux qui brillent et ta maison immobile. A tes inquiétudes que tu partages malgré tes doutes, tes regrets que tu me dévoiles dans la douleur et que j’essaie d’apaiser.
A toi, ma mamy d’amour dont ma fille porte le prénom (en troisième prénom hé ho pas envie qu’elle passe pour la ringarde de la crèche), et moi le sourire, les yeux et le nez.
A ma mamy d’amour, impatiente, râleuse, têtue et bourrée de préjugés. Solaire, rieuse et belle. Merci 💖
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A ma fille, ce soleil de chaque instant, avec sa coupe de porc-épic et son rire éclatant. Je n’ai pas toujours de réponses à tes questions mais elles finiront toutes par un “Je t’aime”.
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Merci à tous ces regards, de toutes ces femmes, qu’on s’échange avec force, joie colère ou ras-le bol.
Nous ne sommes “que” des femmes avec nos individualités, mais ensemble – et on le sait – on fait corps.
Et c’est le 8 mars qu’on célèbre ça, ensemble dans une lutte “contre”. Dans cette lutte “contre” on sera là pour les autres femmes, toutes les femmes.
(et que la colère et le feu de nos rages brûlent, parce que bon, on a pas l’cul sorti des ronces)




